PROPOSITION
Laëtitia, 20 janvier 2013

A quand une politique de la ville au service de l’intérêt général ?

Si l’on regarde les chiffres, on ne peut que constater l’échec des dispositifs qui se sont succédés dans la longue histoire de la politique de la ville. Après plus de trente ans d’une politique spécifique en direction des quartiers dits « sensibles », les principaux indicateurs, tels que le taux de chômage, la pauvreté, le nombre de familles monoparentales, etc., restent au rouge. Alors même que trois de nos quartiers et quelques 32 000 habitants (soit encore 20% des Amiénois) sont concernés, Amiens n’échappe pas à l’échec criant de l’action publique en matière d’efficacité et d’évaluation.

La politique de la ville fait l’objet de profondes réformes et dans son relevé du 19 février 2013, le Comité Interministériel des Villes suggère de nouvelles préconisations. Intéressantes pour certaines : comme le retour du droit commun dans les quartiers, une nouvelle géographie prioritaire ou la prise en compte des questions de développement économique. Certaines préconisations semblent réinventer l’eau chaude telle que assurer une mixité sociale, désenclaver, concerter...

La concertation justement, elle est reconnue comme la clé de voûte des opérations de renouvellement urbain. La participation des habitants est la condition sine qua non d’une politique de la ville efficiente. C’est pourtant l’arlésienne de la politique de la ville à tel point qu’on n’ose plus employer le mot, avantageusement remplacé depuis peu par « empowerment ».
C’est une donnée non négligeable à plusieurs titres et notamment à titre politique quand on sait qu’il y a une corrélation directe entre baisse de la participation des habitants aux opérations de concertation et baisse du niveau de participation électorale.

Dans son rapport publié en juillet 2012, la Chambre régionale des comptes épinglait Amiens sur l’évaluation des actions soutenues dans le cadre du Contrat Urbain de Cohésion Sociale (CUCS). De là à imaginer que cette carence en matière d’évaluation des projets ne serait pas tout à fait fortuite et permettrait de masquer certaines pratiques clientélistes, il n’y a qu’un pas.

La question se pose : pourquoi concerter quand il suffit d’entretenir des rapports privilégiés avec certains acteurs pour s’assurer la sympathie électorale des habitants ?
L’enjeu est de taille, il s’agit de rétablir de la confiance. Les habitants spectateurs de pratiques douteuses ne sont pas dupes et adoptent une position de défiance vis-à-vis du politique. Dans ce contexte, on ne peut les blâmer de ne pas participer aux opérations de concertations : ce n’est pas là où les choses se jouent…
Les mésaventures récentes d’une élue PS à Marseille qui utilisait les fonds alloués pour des intérêts très personnels illustrent les dérives extrêmes d’un système très imparfait. Même si on ne peut affirmer que la politique de la ville à Amiens est gangrénée par le clientélisme, l’octroi à « certains » de privilèges indus peut être dévastateur sur la croyance qu’ont les habitants en une réelle volonté des élus d’améliorer leurs conditions de vie.

L’enjeu c’est aussi le retour de l’intérêt général. Les actions menées doivent profiter au plus grand nombre et ne pas servir des intérêts particuliers.
Réussir l’implication des habitants dans les décisions d’aménagement de leur quartier est gage d’amélioration tangible des conditions de vie. Ces moments d’échange et de rencontre permettent de restaurer le fameux lien social qui fait tant défaut, cela abouti à des réalisations plus cohérentes qu’il est plus facile de s’approprier. Si on insiste tant sur l’importance de cet aspect dans toute la littérature relative au renouvellement urbain, c’est qu’on a compris que rien de bien ne se fait sans les habitants, ces « experts » de leur quartier. Ce n’est pas facile, le face-à-face avec les habitants est parfois déstabilisant, il faut pour cela un certain courage, courage qui fait parfois défaut aux responsables politiques.

Il s’agit pour nous de revenir à plus de transparence dans la répartition des moyens alloués à la politique de la ville et donc de financer des actions qui profitent réellement à leurs habitants. Cela passe par une évaluation sérieuse des actions menées et donc par une solide compréhension des projets, des territoires et de leurs habitants par les services instructeurs, mais surtout par un suivi régulier de ces actions. Aujourd’hui, les associations soutenues par le CUCS remettent l’ouvrage tous les ans sur le métier après un bilan des actions passées trop succinct pour permettre d’apprécier leur impact. Dans ces conditions, sur quels critères se décide l’attribution ou non de moyens ? Nous suggérons de mettre en place des conventions pluriannuelles avec les acteurs de la politique de la ville. Le calendrier nécessaire à un travail en profondeur n’est pas calqué sur l’année civile, il faut donner un peu de perspectives aux interventions qui sont menées.
Il s’agit aussi d’afficher une réelle volonté d’échange cela passe par une véritable prise en compte des besoins exprimés, particulièrement en matière de services.
L’institution doit veiller à ce qu’il y ait une coordination effective des actions menées sur un territoire donné. Bien souvent, de nombreuses ressources se côtoient sans se connaître, ou se reconnaître, chacun travaillant sur son champ sans s’occuper de que font les autres. Il en résulte une dispersion des énergies et des moyens. Il faut pour cela une connaissance fine du territoire et de ses acteurs mais permettrait sans nul doute de potentialiser toutes les ressources disponibles.
Pour espérer voir revenir les habitants dans les espaces de concertation, l’information doit faire l’objet de toutes les attentions et les effets d’annonce évités. Les programmes qui changent, les décisions reportées ou annulées, sur des critères fondés ou non mais incompréhensibles pour les habitants, leur donnent l’impression d’être « baladés ». Les conséquences ne se font pas attendre : les promesses n’engageant que ceux qui les écoutent les habitants fatigués n’ont plus envie d’écouter.

Les réflexions menées actuellement par l’État sont prometteuses mais pour que les habitants ne soient plus la dernière roue du carrosse de la politique de la ville, il est grand temps de renouveler les pratiques au niveau local…  

- transparence dans la répartition des moyens alloués à la politique de la ville
- engager l’argent public uniquement vers des projets ou des actions qui profitent à tous les habitants
- mise en place d’une évaluation et d’un suivi pour chacun des projets financés
- conventions pluriannuelles pour les associations financées par le CUCS
- mise en place d’une véritable coordination par la collectivité des actions menées sur les territoires
- diffusion d’une communication efficace en direction des habitants

Mise à jour le 20 janvier 2013
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