PROPOSITION
Vincent Aguano, 9 décembre 2013

Un média citoyen pour Amiens

A Amiens comme ailleurs on semble ignorer que, lorsqu’ils sont citoyens et indépendants, les médias locaux sont un pilier et un moteur de la démocratie locale. Ici se perpétue l’histoire de la télévision locale française, marquée par une tradition jacobine et une méfiance excessive du pouvoir envers les médias audiovisuels. Le précédent et l’expérience amiénoise Canal Nord n’y changent rien malgré des besoins évidents.

L’héritage de l’ORTF
Du démantèlement de l’ORTF en 1974 aux choix d’aménagement du territoire pour le déploiement de la TNT en 2004, les gouvernement successifs ont agit pour maintenir un relatif contrôle des médias. Durant cette même période, en Europe et en Amérique des "médias communautaires" (au sens québécois du terme) ont vu le jour et se sont implantés. Médias alternatifs, citoyens, canaux ouverts, chaînes d’information, médias des minorités… chacun a su trouver un modèle correspondant à ses besoins, sa culture, son histoire. La France a prolongé sa tradition jacobine en excluant les médias locaux des décentralisations.

Demain à Amiens nous aurons nous aussi "notre" télévision locale : Wéo Picardie. Qu’en attendre ? S’il est trop tôt pour juger nous pouvons observer ses semblables : concentration des médias (ici La Voix du Nord), collusion des pouvoirs (économiques, politiques, médiatiques), modèle économique sous perfusion des finances publiques sans le service en contrepartie. Certains parlent de "sous France 3", d’autres de "télé monsieur le Maire".

Nouveaux écrans, nouveaux usages
Il est légitime de s’interroger sur la pertinence de développer la télévision à l’heure d’internet. Mais il faut connaître les pratiques, le web n’affaiblit pas la télé, il la transforme. Ses contenus évoluent, les supports et les pratiques convergent. La multiplication des écrans (6,3 par foyer) ne diminue en rien le temps passé devant le petit écran, 3h50 par jour en moyenne. La télévision est populaire, elle est le premier vecteur d’information, parfois le seul accès aux savoirs même si les audiences ne sont pas directement proportionnelles à la qualité des programmes. Nous pouvons le regretter mais pas l’ignorer.
L’innovation ne doit pas se résumer à la technologie, elle doit devenir une réalité dans les usages. La proximité est un facteur prédominant dans l’intérêt du téléspectateur et c’est grâce à elle que la télé locale peut proposer "autre chose".

Alors si les collectivités doivent accélérer leurs évolutions en matière de communication, d’information, si elles se préoccupent de la mort lente de la citoyenneté, du repli, de la faible participation des habitants, notamment des plus exclus, elles devraient cesser d’ignorer ce fabuleux outil qu’est la télévision.

Sortir de la com’
Le soutien aux médias locaux, citoyens, indépendants, est pourtant encouragé par l’UE. Comité des ministres, Conseil de l’Europe, Parlement, tous incitent les Etats et Collectivités à favoriser et à soutenir leur développement .
Au Québec, le ministère de la Culture affirme leur utilité et les soutien . Depuis 2010 l’Argentine attribue 1/3 de la ressource (diffusion) aux médias communautaires, à égalité avec le service public et les opérateurs privés . Depuis 30 ans en Allemagne, les Offner Kanals, canaux ouverts à tous, bénéficient d’une partie de la collecte de la redevance.

Si la liberté d’expression est un fondement de l’Amérique du Nord, ce sont les enseignements tirés des périodes de dictature et de propagande qui ont conduit l’Allemagne comme l’Argentine ( entre autres) à se doter de médias d’expression et à veiller au pluralisme.

Alors cessons de vouloir contrôler la parole en pensant qu’ainsi on maîtrise le discours, laissons la s’exprimer.
La démocratie ne doit pas avoir peur de la parole, c’est contradictoire, elle permet le conflit, la politisation. Si vous avez déjà entendu ces propos c’est que vous regardez Canal Nord.

Enfin, pour ceux qui pensent que « ça coûte cher », une toute petite partie des budgets com’ des collectivités pourrait permettre de lancer une belle télévision locale à Amiens.
Il est inutile de vouloir favoriser la citoyenneté sans lui accorder les moyens de s’exprimer.

Nos propositions :

- La création d’une chaîne locale, participative, indépendante et démocratique.
- L’orientation de la ligne éditoriale sur l’information locale, la participation des habitants, le débat, la promotion de l’ESS, de la culture et au soutien des initiatives locales.
- Sans oublier la convergence avec le web.

Nb : l’auteur n’est pas détaché de tout intérêt, coordinateur de Carmen - Canal Nord à Amiens et président de la fédération VDPQ, association nationale initiatrice (entre autres) de la modification de la loi sur l’audiovisuel en août 2000, chef de file d’un réseau européen des médias communautaires.

Mise à jour le 9 décembre 2013
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